LA COUPURE

La tension est palpable au lendemain l'annonce de cette nouvelle percutante qui ne laisse personne indifférent. Au retour des vacances du temps des fêtes, les sourires se sont instantanément transformés en airs d'enterrement. Aussitôt la nouvelle tombée, les locaux où il fait normalement bon vivre à l’écoute des conversations et éclats de rires qui m’empêchent normalement de me concentrer, mon cubicule étant adjacent au couloir principal, ont été troqués pour un silence des plus angoissant. Entre les murs de cet open space, plus un son n’est entendu, plus une parole n’est prononcée. Tout le monde attend son tour au purgatoire du Technoparc.

Cela fait deux jours que nous attendons. Aucune communication de notre supérieur immédiat ni de notre directeur. Aucun mot pour nous rassurer, encore moins pour nous motiver. Les rencontres d’équipe journalières que notre gestionnaire avait soigneusement pris le temps de planifier une semaine à l’avance ont toutes été annulées. Pas une parole n’est prononcée, mais lorsqu’on croise un haut dirigeant dans les corridors, celui-ci nous regarde et baisse la tête, comme s’il savait quelque chose sur nous, comme si notre sort était déjà décidé et que tout le monde le connaissait sauf nous... ou est-ce la paranoïa qui s'est emparée de ma raison?

Dans l’attente perpétuelle, nous apercevons les partenaires d’affaires en ressources humaines qui marchent tels de bourreaux accompagnés de leurs condamnés qu’ils amènent un par un dans une salle isolée. Ils n’ont pas vraiment l’air de se réjouir de ce sal boulot. On peut même facilement présumer que ça les dégoûte, mais quelqu'un doit le faire. Les conversations fraternelles à la machine à café ne sont plus que des regards croisés un peu gênés qui chuchotent en silence : « je sais ce que tu penses, je pense la même chose. On n’a pas le droit d’en discuter, mais... je m’excuse. »

Au fond du couloir se trouve le cubicule d’une amie. Celle-ci me donne des nouvelles au fur et à mesure qu’elle les reçoit du troisième étage, où se trouve son ami qui voit les faits en direct. En effet, son groupe de travail a été touché de manière imminente par les coupures d’effectif. Leurs têtes sont désormais mises à prix comme de vulgaires petites bêtes qui font la queue pour passer à l’abattoir, entendant les cris de leurs prédécesseurs en souffrance. Ceux-ci reviennent un par un à leur bureau et ramassent leurs effets personnels en un éclair. Le temps de le dire, le bureau est vide, propre, vierge, comme si rien ne s’était jamais passé. C'est alors que je me demande lequel des suplices est le pire entre le renvoi ou l'attente dans l'ignorance la plus totale. Et alors que ce collègue racontait les faits à mon amie tel un reporter en pleine zone de guerre, une petite tape sur son épaule est sentie. Son heure a sonné…

Cela fait trois jours que je ne ferme pas l’œil, essentiellement parce qu’on ne nous communique aucun détail. Mon coéquipier m’a raconté hier qu’il avait aperçu notre gestionnaire dans le bureau des ressources humaines. Les jeux sont faits, rien ne va plus. Des rumeurs veulent que la direction ait décidé de procéder par ancienneté pour remercier les employés de leurs services à moindre coût. Manque de peau, je suis le plus jeune de mon équipe avec deux ans d’expérience. Le jeune cadre dynamique que je suis ne peut pas rivaliser contre les quelques dix, quinze et même vingt-cinq ans d’expériences qui prédominent au sein de mon équipe de travail. Un collègue a tenté de me rassurer en évoquant mon jeune âge comme pilier de son argumentation. Celui-ci développe sa pensée pendant plusieurs minutes en me disant que j’ai le luxe d’être plus facilement embauchable vu mon faible coût pour l’entreprise qui déciderait de me parrainer, que vu mon faible nombre d’obligations personnelles et familiales (pas d’enfant, pas d’hypothèque, pas de stress), je pourrais même me permettre d'attendre quelques mois pour bien magasiner mon prochain choix d’entreprise. Selon ses dires, mes possibilités sont infinies: « I’d love to be in your position! Sky is the limit! You’re young, you’re smart, you’re ambitious! Go nuts!” I will go nuts all right si je n’ai pas de nouvelles bientôt! Et tout ce à quoi je peux penser, c'est que ce collègue a intérêt à terminer son exposé rapidement si je ne veux pas me faire pincer à discuter malgré moi, au lieu de travailler. Pour paraphraser Gad Elmaleh dans son tout premier spectacle Décalages, normalement c’est le bruit qui vous dérange, mais aujourd’hui c’est le silence qui nous tue!

Aujourd’hui, j’ai décidé d’enfiler mes plus beaux habits de travail. Mon veston noir repassé, ma chemise noire à carreaux fins sur un fond blanc, mes boutons de manchettes, ma cravate en soie noire et mon pince cravate en acier inoxydable. Look impeccable, cheveux fraîchement coupés, cou parfumé, Je me suis vraiment mis sur mon 31. Ces habits pourraient sans doute leurrer les gens que je vais croiser aujourd’hui, leurs faisant croire que mon estime est gonflée à bloc, que je suis prêt à tout pulvériser sur mon passage. Tassez-vous, voici un jeune ambitieux qui est prêt à prendre la place des licenciés, un peu comme un jeune Wal-Mart aux reins solides qui s’installe là ou un Zellers qui bat de l'aile avait autrefois pignon sur rue. Mais, en fait, j’arbore plutôt mon complet funèbre qui m’accompagnera lors de mon dernier repos. Étant plus jeune, mon père m’avait raconté une histoire. Il s’agissait d’un homme qu’il avait connu, car il l’avait eu comme client au marché qu’il tenait quand j’étais enfant. Cet homme n’allait vraiment pas bien et un jour, il décida de se payer le costard le plus dispendieu qu'il puisse trouver pour ensuite l’enfiler et se jeter dans la Rivière-des-Prairies. Aujourd’hui, c’est un peu comme ça que je me sens. Avoir la classe pour ses obsèques, c’est un peu le dernier souffle d’honneur qu’on a avant de faire face au pire.

 

Le téléphone vient de sonner. Sur l’écran s’affiche le nom de notre adjointe-administrative. Je réponds et celle-ci me demande si je peux me rendre disponible pour une réunion d’urgence à 11:30am. Mon premier réflexe fut de lui demander de préciser s’il s’agissait d’une réunion seul à seul ou avec toute l’équipe. Mon cœur palpite et la tension dans l’air n’a jamais été aussi palpable qu’on peut la couper au couteau.

 

(À suivre...)