PARACHÛTÉ EN PLEINE LECTURE

[...] et puis, subitement, je me suis laissé entrainer dans cette histoire comme dans un roman sans préface. Comme si j'avais ouvert un livre au hasard, en pointant aveuglément un paragraphe de manière totalement aléatoire, et que je commençais à le réciter à voix haute. J'étais si captivé par l'intrigue que j'en oubliais la prémisse. Mais, quelle était donc l'origine de cette histoire et comment en sommes-nous arrivés jusque là? Est-ce normal que l'auteur glisse le lecteur aussi rapidement dans un climat routinier alors qu'il n'en est qu'à quelques pages du début? Il me semble que le secret d'une histoire bien racontée réside dans la qualité des descriptions sans lesquelles le lecteur ne peut se situer ni dans l'espace ni dans le temps. Les repères que l'auteur place petit à petit, au fil des paragraphes, comme des mies de pain le long d'un sentier, permet au lecteur de tisser d'intimes liens entre le personnage et sa personne, de comprendre quel chemin est emprunté, de savoir d'où il vient, où il va. Il s'agit d'un travail de moine qui nécessite un ascension progressive et contrôlée, étalée sur plusieurs chapitres pour finalement en arriver au point culminant où chaque nouvel élément apporté s'imbrique parfaitement dans l'histoire en cours. Par ailleurs, comment le lecteur est-il sensé apprécier un bouquin dans son intégralité alors qu'il le lit pour la première fois? Saurait-il différencier les détails importants des anodins dès la première lecture?  En tant que lecteur, aurais-je dû m'acoutumer de cette oeuvre au préalable avant de la réciter? Aurais-je dû m'y apprêter progressivement en ne lisant qu'un infime petit paragraphe par semaine?

Certains trouvent du réconfort dans l'odeur d'un bouquin. Ces feuilles, jaunies par le temps, évoquent en eux une sensation apesante, comme une impression de déjà vu qui incite le lecteur alangui à lire nonchalament. Enivrés de lignine, nous sommes persuadés de comprendre le font du texte alors que notre hémisphère gauche ne fait que reconnaître un amalgame de caractères qu'il était autrefois parvenu à analyser. Nous scrutons ces lettres d'un véritable automatisme,  sans réfléchir sur le vrai sens du discours. Très vite, l'auteur perd le lecteur. L'idée dernière chaque figure de style et leur première lecture se déphasent peu à peu. Le choix de mots atypique et l'usage de double négations ne viennent pas décomplexifier la lecture. Le lecteur et l'auteur ne s'entendent plus. Mais, ce n'est pas de la faute de ce dernier. Il avait tout simplement pris son aise sans tenir compte de son auditoire. L'auteur s'en veut, car il croyait plaire au lecteur. La relation auteur-lecteur autrefois véhiculée par le bouquin est désormais rompue. Même les plus grands chefs-d'oeuvres peuvent terminer sur des tablettes poussiéreuses s'ils sont incompris.

J'ai horreur de l'assuétude et appréhende grossièrement les trajets rectilignes. J'observe mes doigts et me dis que la teinte sepia sur mes phalanges témoignent d'un trop grand nombre de pages tournées en si peu de temps. Pourtant, je n'ai toujours pas trouvé le sens de cette histoire. Peut-être aurais-je pu conserver un teint rosâtre, témoin d'une santé hors-pair, si j'avais seulement eu la force de prendre mon temps. J'aurais pu imposer mon rythme à ce roman, mais la curiosité à eu raison de moi. N'étant pas félin, je n'ai pas eu peur de m'éteindre, à défaut de brûler chacune de ces feuilles à petit feu.

La chaleur de ce livre consumé laissera très vite place à un froid inconfortable pareil à celui d'une chambre sombre et humide. Quelle ironie que d'embraiser un feu de paille avec du papier! Seulement, aurais-je trouvé cette salle aussi sombre et humide si le livre ne s'était jamais consumé? Quelle satir que de me personnifier à travers un lecteur! Sans allégorie, aurais-je réussi à vous faire comprendre que tout ce charabia n'est qu'une métaphore? Aurais-je réussi à véhiculer mon message si j'avais amené ce texte de manière conventionnelle? Si la vie est un livre, l'amour est un roman. Il raconte une histoire qui se compose progressivement, un mot à la fois. Sans prémisse, le roman n'est que passion passagère, sans font ni forme... vide de sens. Désormais, vous savez ce que c'est que d'être parachûté en pleine lecture. Mais, prenez garde aux flammes. Ce qui compte n'est pas la chûte [...]

PS: Bonne relecture...